Comment le sens vient aux images
Un autre discours de la méthode
Göran Sonesson
In Carani, Marie, éd., De l'histoire de l'art à la sémiotique visuelle. Les Nouveaux Cahiers du CÉLAT/Les éditions du Septentrion, Québéc 1992; ss 29-84.
En abordant le problème de la méthode en sémiotique, on ne saurait éviter de passer par une question préalable: à savoir, la sémiotique est-elle une méthode qui peut être utilisée dans les différentes sciences, ou une science à part ayant une ou plusieurs méthodes à sa disposition?
La réponse peut paraître évidente: comme il n'existent que très peu de sémioticiens attitrés mais beaucoup de chercheurs dans d'autres sciences, telles l'histoire littéraire, l'histoire de l'art, l'ethnologie, la linguistique, etc., qui s'occupent de la sémiotique, cette dernière apparaît tout naturellement comme une méthode à laquelle on peut avoir recours dans ces domaines si divers. Or, nous allons voir que, dès que la méthode reçoit une définition même assez approximative, il devient possible d'en dénombrer au moins quatre dans la sémiotique, dont aucune est particulière à cette science (l'analyse des textes, l'analyse du système, l'expérience, la classification des textes) puisqu'il s'agit effectivement d'une science, caractérisée par sa manière particulière de concevoir et de délimiter le champ continu des expériences humaines. Ainsi, s'il arrive que, dans l'histoire de l'art par exemple, on adopte une approche sémiotique, cela peut seulement vouloir dire que l'on y est amené à emprunter le point de vue de la science sémiotique, exactement comme on peut y reprendre la perspective sociologique, psychologique, et ainsi de suite.
La question de méthode dans la sémiotique a donc un autre sens. Il s'agit de savoir quelle méthode il faut choisir en tant que sémioticien en s'approchant, par exemple, comme c'est notre cas, des images. En outre, nous pouvons nous interroger sur la possibilité de faire réagir les méthodes traditionnelles l'une avec les autres, en les combinant, ou en les reprenant tous ensemble à un niveau supérieur. Et finalement, on peut se demander s'il existe un moment méthodologie plus fondamental que la méthode même, qui peut justifier, à la fois la création de la sémiotique en tant que science, et le recours à la sémiotique à l'intérieur d'autres sciences.
1 Sémiotique générale et sémiotique de l'image
Avant d'aborder ces questions, il faut commencer par dire en quoi consistent, à notre avis, les particularités de la sémiotique en tant que science (section 1.1.). Il importe aussi de définir la notion de méthode et d'étudier ses variétés à l'intérieur de la sémiotique (1.2.). Ce faisant, nous tenterons de clarifier les rapports qui existent entre la linguistique et la sémiotique et de régler le compte de cette dernière avec le modèle linguistique. Il faut donc entrer de pleins pieds, encore une fois, dans la querelle du structuralisme, bien que ses modernes sont déjà devenus des anciens, et ses anciens des modernes (1.3-4. et 2).
1.1 La sémiotique en tant que science
Pour caractériser la sémiotique, il est possible de formuler quatre généralisations, qui s'appliquent tant bien que mal aux différents représentants de cette science, mais qui permettent d'insister sur la nouveauté de sa perspective, et de la différencier clairement des autres (cf. Sonesson 1989a,d; 1991a,b,c,d,e). La sémiotique est une science du générale, des règles et des lois, c'est à dire une science nomothétique. Mais c'est aussi une science qui s'attache surtout aux qualités de ce monde, en faisant souvent abstraction des quantités. Et elle le fait parce qu'elle s'intéresse aux sens attribués aux phénomènes par ceux qui en ont l'expérience. Et comme il n'y a pas d'accès direct à cette expérience, elle procède par l'intermédiaire de la création des modèles.
La sémiotique, donc, est une science nomothétique et qualitative. Toutes les sciences nomothétiques, notamment les sciences naturelles, ainsi que la linguistique, visent l'établissement de lois et de régularités, valables pour toute une série de phénomènes similaires; tandis que les sciences idéographiques, comme les sciences humaines au sens le plus traditionnel (moins la linguistique), ont pour but la description de certains objets uniques, ou considérés tels. La sémiotique des images, dans ce sens, étudie les caractéristiques qui font de limage un signe, ou plus largement, un type de signification; la spécificité de limage par rapport aux autres signes et significations, notamment les autres significations visuelles et/ou iconiques; ainsi que les variétés possibles de la signification du type de limage.
Les lois et les régularités dont il est question ne sont pas nécessairement réductibles à une combinatoire d'éléments primitifs et les règles de leurs combinaison. Du point de vue d'un certain structuralisme, tout système de signification est certes conçu comme un vaste répertoire d'éléments dont seulement certaines combinaisons sont admises. Mais cette conception n'est même pas suffisante pour expliquer la signification linguistique qui est du moins en partie construite dans l'acte. Si la sémiotique doit être conçue comme la science des significations, il faut prévoir des régularités et des invariantes des genres plus variés.
D'autre part, la sémiotique, comme la linguistique, mais contrairement aux sciences naturelles, s'intéresse d'abord aux qualités, et non pas aux quantités, parce que, dans les deux cas, l'objet d'étude n'existe que tant qu'il est doté d'une signification . Que la sémiotique soit préoccupée des qualités exclusivement, cela veut dire qu'elle est réductrice, de la même manière que la physique, la chimie, et la statistique, main dans le sens opposé. Saussure (1968: 26; 1974: 47) l'avait affirmé en disant que, dans la langue comme dans tout ´système sémiologique', c'est le point de vue qui crée les unités, et que c'est précisément ce point de vue, adopté vis-à-vis d'un objet matériel quelconque, et non pas les propriétés de cet objet qui ne sont pas visées, qui est le sujet de la linguistique et donc, plus en générale, de la sémiotique. Nous devons à Prieto (1975a: 144; 1975b: 225f) d'avoir démontré clairement la manière dont il faut entendre la célèbre phrase saussurienne.
Il est vrai que pour Léonard de Vinci déjà, c'est l'art qui se préoccupe de la qualité, tandis que la science est concernée par la quantité. En même temps, l'art est pour Léonard la connaissance de ce qui est unique et singulier, alors que les savants s'occupent des généralités. Mais après le Farbenlehre de Goethe, le Lebenswelt de Husserl, et l'analyse des rêveries selon Bachelard, nous savons qu'il peut y avoir également une science des qualités. La sémiotique du monde naturel, telle qu'elle est conçue par Greimas (1970), s'inspire des ces approches-là (v. Fig.1.).
|
Niveau de généralité |
|||
|
Propriétés visées |
Des lois et ou des régularité |
Des faits uniques |
|
|
Des quantités |
Les sciences naturelles Les sciences sociales (dans leur interprétation positiviste) |
? |
|
|
Des qualités
|
La science du Lebenswelt, la phénoménologie existentielle, etc. La sémiotique |
L'art selon Léonard, L'histoire de l'art dans la conception de Rickert |
|
Fig.1 Quelques types de sciences
Dire que l'objet d'étude de la sémiotique n'existe qu'en tant qu'il a un sens revient à affirmer qu'il a un sens pour quelqu'un: pour les hommes, plus précisément pour le groupe des utilisateurs du système. Il faut insister sur ce point, parce que si nous n'en tenons pas compte, nous allons abandonner la sémiotique et avec elle toute approche scientifique pour ériger une théorie normative à sa place, comme le fait par exemple Nelson Goodman (1968), qui, en jugeant incohérente la notion reçue de l'image, se décide à introduire son propre concept d'image pour en tenir lieu (cf. Sonesson 1989a,I.1.4. et III.2.3-5.)
Si nous reprenons ce dernier postulat à Prieto et, par lintermédiaire de ce premier, à de Saussure, il nous amène néanmoins à un paradoxe que ni l'un ni l'autre n'ont prévu: que la segmentation et la catégorisation des significations ne peuvent reposer que sur un savoir opératoire, qui est en grande partie inconscient. En fait, Prieto identifie non seulement ce qui est étudié par la sémiotique, mais aussi les moyens par lesquelles il est étudié, avec la conscience des utilisateurs du système. Néanmoins, la pratique analytique de Prieto, ainsi que celle des autres chercheurs essayant de rendre compte des significations, montrent la nécessité d'avoir recours à des connaissances qui vont bien au-delà de la conscience des utilisateurs. Il faut sans doute limiter l'objet d'étude de la sémiotique aux connaissances du sujet opérateur; mais pour décrire ce savoir opératoire, le chercher doit nécessairement tenir compte d'au moins une couche plus profondément enracinée de l'organisation.
Pour avoir accès à ce savoir opératoire, la sémiotique est obligée de procéder par l'intermédiaire de modèles construits. Ceci nous amène à penser, que si la sémiotique n'est pas, comme l'on a souvent cru, la science du modèle linguistique, elle est certainement une science qui opère par modèles interposés. Dans ce sens aussi, la sémiotique est différente des humanités traditionnelles, et se rapproche des sciences naturelles et sociales et de la linguistique. La notion de modèle doit être entendue, dans ce contexte, comme un simulacre de l'objet étudié, suffisamment différent de celui-ci pour être plus aisément manipulé, et pour servir à isoler ses traits les plus importants, et qui produit des connaissances en étant modifié ou échangé contre un autre modèle dans le processus de confrontation avec son objet (cf. Sonesson 1991c).
1.2 Le quatre méthodes de la sémiotique
Dans cette optique, la méthode peut être définie comme un ensemble de procédés ou d'opérations applicables aux phénomènes perçus, et dont la mise en pratique transforme ces derniers en objets étudiés, manipulés en vue de formuler des généralisations sur l'objet d'étude. Dans la sémiotique, nous l'avons vu, l'objet d´étude est la signification, dont l'image est l'une des espèces. Les objets étudiés peuvent être des significations concrètes, par exemples des images, mais il est également possible qu'ils soient autre chose, comme nous allons le voir, par exemples des intuitions.
Dans la sémiotique actuelle, il est possible de retrouver au moins quatre méthodes différentes. D'abord, il y a lanalyse des textes, dans lequel il sagit de décrire, de manière exhaustive et d'un point de vue particulier que lon se donne dans le cas concret, une image, ou une suite dimages, permettant d'extraire de l'analyse un modèle qui puisse être appliqué aux autres images. C'est la méthode la plus commune, qui apparaît, dans la sémiotique de l'image, chez Floch, Thürlemann, Saint-Martin, etc. Bien que représentants tous les deux l'école de Greimas, Floch et Thürlemann travaillent par ailleurs d'une manière assez différente: Floch procède par division binaire successive de lensemble, Thürlemann, dans ses études sur Klee, en revanche, parte des unités minimales indépendantes. Il n'est pas claire si ces procédés sexcluent, s'ils se complètent l'un l'autre, ou sils sadaptent aux images ayant de différentes organisations plastiques, etc.
Contrairement à ce que l'on pense d'habitude, cette méthode, telle qu'elle est utilisée dans la sémiotique de l'image, est très loin de correspondre à la méthode de la linguistique. Pour se rapprocher d'une méthode linguistique, il aurait fallu avoir recours à un très grand nombre dimages qui se différencient très peu, et il faudrait refaire les analyses des premiers images analysées en fonctions de chacune des analyses ultérieurs, redéfinissant les limites entre les unités et posant de nouveaux la question de savoir quelles unités sont des variantes et des invariantes. Ceci parait impossible dans les cas des images, du moins dans létat actuel de nos connaissances. Dans ces conditions, la méthode ne peut avoir qu'une valeur assez limitée: elle est heuristique et sert à vérifier des résultats obtenus ailleurs.
Dans l'analyse du système, ou méthode philosophique, le chercheur, guidé par son intuition de membre de la communauté humaine, détermine quels concepts sont susceptibles de se combiner, ainsi que les limites de la variation permise à lintérieur de chaque concept. L'idéation de Husserl ainsi que la commutation de Hjelmslev ressortent toutes les deux de cette méthode (cf. Sonesson 1989a,1.1.3.). Les triades et les trichotomies de Peirce correspondent à une application particulièrement systématique de cette méthode, mais l'uvre d'Eco dérive essentiellement de cette approche également.
La méthode expérimentale a assez souvent été utilisée dans la sémiotique, surtout dans l'étude des images. Dans ce cas, on construit un ´texte' artificiel qui doit ensuite être évalué par rapport au système ou complété par un texte crée par le sujet expérimental. Cette méthode a été employée par Tardy, Lindekens et, plus récemment, par Krampen et Espe. Sans nier son importance, on reconnaîtra dans l'artificialité qui lui est constitutive le défaut essentiel de la méthode expérimental.
Finalement il faut faire une part spéciale à lanalyse classificatoire: elle combine ce caractère de combinatoire conceptuelle que lon trouve dans lanalyse du système, avec le choix d'un exemple concret pour chaque combinaison des propriétés. A côté de lusage fait par Deledalle du système peirceén, lexemple le plus remarquable de ce genre danalyse se trouve dans les travaux du Groupe µ. En construisant un nombre suffisant de tableaux combinatoires, on pourrait en principe arriver à faire une analyse exhaustive dune seule image, c'est à dire une analyse de texte, mais cela semble en réalité tout à fait utopique, vu la quantité des tableaux qu'il faudrait construire.
Ces méthodes se retrouvent toutes dans d'autres sciences: l'expérience dans la psychologie notamment, l'analyse du système dans la philosophie (et partout où l'on s'emploie à construire une théorie), l'analyse des textes dans l'analyse de protocole pratiquée dans la psychologie cognitive, et dans la méthode dite d'histoire naturelle dans la sociologie. L'analyse classificatoire paraît effectivement plus originale: mais, au fond, elle ne fait que combiner les ressources de l'analyse du système avec celles de l'analyse du texte.
Toutes ces méthodes constituent différentes interventions dans le cercle hermeneutique qui va du système au texte et de retour, des principes généraux aux occurrences et vice-versa. On pourrait envisager de les utilisés tous ensemble, en construisant un modèle a partir des résultats dun de ces méthodes qui serait ensuite éprouvés avec l'aide des autres (Fig. 2.). Groupe µ rejette entièrement lanalyse de texte: en effet, il soutient que cette analyse ne prouve rien et qu'elle reste prise dans le particulier. Or, il faut admettre qu'elle possède une valeur heuristique, puisqu'elle exige l'exhaustivité des textes; c'est à dire, elle demande que les procédés analytique épuisent les objets étudiés. C'est la raison pour laquelle elle constitue une épreuve pour les résultats recueillis ailleurs. Lanalyse classificatoire, ainsi que lanalyse du système, ne demande que lexhaustivité du système, c'est à dire, que soient épuisées toutes les possibilités contenues dans la combinatoire.
Si la sémiotique n'est pas définie par ses méthodes, il n'est pas impossible d'en introduire d'autres. Or, dans la mesure où la sémiotique est une science avec une perspective particulière, une conception du monde, il s'ensuit des conséquences pour la méthodologie. Par exemple, aucune méthode qui consiste à réduire le sens n'est utilisable. Et si le but est d'arriver à des résultats généraux, la méthode doit obligatoirement comporter l'étude de plusieurs uvres d'un même type.
L'exigence de modélisation qui est une des caractéristiques de la sémiotique nous interdit d'utiliser des méthodes qui ne supposent pas la construction des modèles, c'est à dire des méthodes purement intuitives. Dans ce sens, les modèles apparaissent comme un aspect des méthodes.
1.3 Le modèle linguistique et le structuralisme
Le structuralisme n'est pas la sémiotique, mais cette dernière doit au structuralisme son essor à partir des années soixante, ainsi que une partie de sa mauvaise réputation et les difficultés avec lesquelles elle se cherche depuis. À la fois conception scientifique et courant de pensée à la mode, le structuralisme a eu des successeurs différents dans ces deux respects: le poststructuralisme sur la scène des modes intellectuelles, et une sémiotique plus diversifiée et d'apparence moins cohérente à l'intérieur de la science. Les modes passent vite, et le poststructuralisme est devenu les postmodernisme, qui est à la fois une mode intellectuelle et un courant artistique. Mais en tant que approche scientifique, le structuralisme attend encore son évaluation définitive.
Le structuralisme est d'un côté une certaine manière de concevoir les qualités et les règles qui se trouvent au fondement des significations, d'un autre côté une conception déterminant quels sont les modèles aptes à servir aux descriptions structurelles; et finalement une méthode qui sert à produire ces descriptions.
Selon cette conception, les qualités et les règles dont il s'agit dans la sémiotique sont toutes structurelles, c'est à dire, elles sont intégralement le résultat des structures, entendues comme des totalités dans lesquelles les parties se définissent mutuellement, et qui, pour des raisons pratiques, peuvent être réduites aux réseaux d'oppositions binaires.
En réalité, les structures ont souvent être négligées, au dépense d'une ressemblance superficielle quelconque avec le structuralisme linguistique; et le terme de structure a couramment été employé pour signifier exactement le contraire de ce qu'il signifie dans la linguistique (comme chez Lévi-Strauss, cf. 2.2.). Il ne suffit pas de retrouver partout des signifiants et des signifiés, des formes et des substances, des syntagmes et des paradigmes, des dénotations et des connotations. Ces termes vont bien par couple, mais ils ne sont pas pour autant nécessairement structurels: il faudrait pour cela qu'ils soient exclusivement définis l'un à partir de l'autre
Le structuralisme est également une opinion selon laquelle il faut aller chercher les modèles qui sont aptes à servir à la description structurelle dans la linguistique structurale, où des modèles de l'organisation structurelle ont été développés plus tôt que dans d'autres domaines. Dans la pratique, les modèles ont souvent été transférés d'une manière mécanique de la linguistique à d'autres domaines, même quand ces modèles n'ont rien de spécifiquement structurels (par exemple, les dichotomies de Saussure et de Hjelmslev).
Finalement, le structuralisme est aussi une méthode: comme dans la linguistique, on établit les règles en généralisant à partir d'une série d'uvres uniques. Dans la pratique, une seule uvre d'un type est étudiée d'après un modèle particulier, ce qui rend toute généralisation impossible (cf. 1.2.).
Aujourd'hui encore, l'avenir de la sémiotique visuelle paraît largement hypothéqué par le modèle structurel ou linguistique. S'il est ainsi, la faute est moins aux chercheurs peut-être naïfs et certainement malavisés qui continuent d'appliquer à l'analyse des images une variante plus ou moins déformée d'une terminologie empruntée à la linguistique. Les vrais coupables de notre histoire, en revanche, ce sont ces théoriciens de la sémiotique visuelle qui, au début des années soixante-dix, au moment du grand rejet ou abandon de l'exemple linguistique, n'ont pas pris soin de détailler les motifs qui pourraient justifier un tel abandon, ou qui ont prononcé leur rejet pour des raisons qui auraient dû amener la conclusion contraire.
Quand un modèle est importé d'un domaine scientifique dans un autre, cette opération entraîne, par le fait même du transfert effectué, toute une série de comparaisons, à des niveaux d'abstraction et de complexité très divers, et un nombre considérable de décisions ayant trait aux hiérarchies thématiques des objets étudiés et de leurs pertinences relatives. Or, la répudiation de ce même modèle, c'est-à-dire son expulsion d'un terrain épistémologique particulier, ne pourrait aller sans occasionner le même nombre de comparaisons et de choix (même si, cette fois-ci, les choix et les comparaisons restent largement implicites), et par conséquent, l'évacuation du modèle est aussi lourde de conséquences, et nécessite autant de précautions, que son antérieur absorption (cf. Sonesson 1989a,I.1.2-4; et 1989c).
Il y a sans doutes des niveaux de l'analogie linguistique, notamment les plus abstraits, où la comparaison n'a guère été effectuée, mais où elle pourrait bien s'avérer valable, et d'autres niveaux où, au contraire, elle ne mérite pas l'attention que lui a été si souvent accordée. En fait, dans la mesure où il est conçu dans les termes de types de sciences et types d'objets, le rapprochement entre la linguistique et la sémiotique visuelle peut certainement être fructueux (voir section 1.1.), mais quand la comparaison se fait au niveaux de types d'unités et types de structuration, elle est a priori beaucoup plus difficile à justifier. Certains concepts très généraux, tels le principe de pertinence, la définition du signe, etc. pourraient bien rester valables. Mais il importe de se libérer, entre autres choses, du principe d'autonomie caractéristique de la linguistique inspirée par Saussure.
1.4 Au-delà du postulat d'autonomie
En États-Unis, la sémiotique a souvent été identifiée avec lespace générique des échanges entre différentes disciplines, tandis quen Europe, suivant lexemple de la vielle linguistique saussurienne, on a plutôt tendance a nier la pertinence sémiotique de toute connaissance tirée d'autres sciences. Face à un éclectisme qui rend malaisé toute comparaison, on trouve un purisme qui ne peut amener qu'une version revue mais à peine corrigée de la doctrine de la double vérité réglant l'économie conceptuelle de la philosophie et de la théologie au Moyens Age.
Il y a déjà longtemps que le regretté René Lindekens (1971) avait choisi un autre voie, en intégrant à son approche, notamment, la psychologie de la Gestalt et la philosophie existentialiste. Cette même psychologie de la Gestalt, ainsi que la psychologie génétique de Piaget, servent de fondement à la sémiologie visuelle de Fernande Saint-Martin (1987a; 1990; cf. Carani 1986, 1988). En Allemagne, de nombreux sémioticiens préoccupés par létude de limage, de Nöth et Koch à Krampen et Espe nont pas hésité à fonder ses analyses sur des connaissances dérivées des sciences sociales. Il est vrai que, pendant ce temps-là, l'orthodoxie a été sauvegardée par l'école de Greimas.
Si la sémiotique est appelée à étudier le vaste domaine formé par toutes les expériences humaines dotées de significations, on comprend mal pourquoi elle doit commencer par nier tous ce que nous avons appris ailleurs sur ce domaine. En fait, la linguistique saussurienne n'a pu se donner son postulat d'autonomie que parce qu'elle avait intégré toute une conception psychologique et sociologique à sa théorie avant la lettre, qui est implicite, notamment, dans l'épreuve de commutation qui fait le partage entre les invariantes et les variantes, les formes et les substances. Ceci reste encore plus vrai dans le cas des formalistes russes, dans celui de l'Ecole de Prague, et en particulier dans le cas de Roman Jakobson, qui, tout à longue de sa carrière, a été un grand esprit intégrateur. De toute façon, il est absurde de retenir le postulat dautonomie dans la sémiotique à l'époque actuelle où il a largement été abandonné dans la linguistique, qui devient de plus en plus une partie dune science cognitive plus vaste.
Mais il ne faut pas pour autant identifier la sémiotique avec l'espace générique de l'interdisciplinarité. Bien quils nont pas exprimé cette idée de manière suffisamment claire, les sémioticiens mentionnées ci-dessus ont pourtant montré dans leur pratique que, dans la sémiotique, les connaissances venues dailleurs ne deviennent pertinentes qu'une fois insérées dans loptique particulière de la problématique sémiotique. Avant de nous interroger sur ce qu'il convient de mettre à la place du principe d'autonomie dans la sémiotique de l'image (cf. 3.), il nous faut entrer plus au fond dans la querelle du structuralisme, en nous demandant ce que c'est qu'une structure, et dans quelle mesure il peut y en avoir dans les images.
2 La notion de structure et le structuralisme
À la fois une conception scientifique et une mode intellectuelle, le structuralisme apparaît ainsi comme une certaine manière de concevoir les qualités et les règles qui se retrouvent à la base des significations, un certain choix de modèles convenant aux descriptions structurelles, et une méthode qui sert à produire ces descriptions. Au cur même du structuralisme se trouve, comme son nom l'indique, la notion de structure. Ce courant de pensée a pris son de départ dans la linguistique. En se diversifiant il a donné lieu à un premier structuralisme plus vaste dans l'Ecole de Prague des années trente. Or, quand on parle aujourd'hui du structuralisme, c'est au courant de pensée français, dont l'origine se trouve dans l'uvre de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, que l'on pense de prime abord. C'est à propos de ce deuxième structuralisme qu'il importe se demander dans quelle mesure il a retenu l'héritage structuraliste de la linguistique. Ceci nous mène une autre question, plus fondamentale pour la sémiotique de l'image: la question de savoir si, dans le sens exacte de ce terme, ce sont les structures qui donnent le sens aux images.
2.1 La notion de structure dans la linguistique
Comme l'origine du structuralisme se trouve dans la linguistique, et comme les structuralistes, tels que Lévi-Strauss, continuent de s'en réclamer, il faut commencer par se demander ce que signifie le terme de structure dans cette science. La structure, nous l'avons dit, est une totalité dans laquelle les parties se définissent mutuellement, et qui, pour des raisons pratiques, peut être réduite à une série de réseaux d'oppositions binaires. Ceci implique que chaque élément de la totalité tire son identité simplement du fait qu'il fait partie de la totalité en question. Fonctionellement, le tout préexiste à ses parties.
Des sons produits par un français, un espagnol et un japonais peuvent être physiquement identiques; mais en tant que éléments de ces trois langues, ils deviennent différents. Par exemple, les sons /r/ et /l/ constituent deux phonèmes en français, parce qu'en échangeant l'un pour l'autre, on obtient deux mots différents, ayant des sens différents, comme par exemple ´rire' opposé à ´lire'. Dans le système japonais, par contre, il n'y a pas de différence entre les deux sons, car en substituent l'un pour l'autre, il en résulte toujours le même mot, ayant peut-être dans le premier cas une prononciation un peu étrange. D'autre part, ce qui est pour le français un seul phonème devient pour l'espagnol deux phonèmes différents, selon qu'il est prononcé avec un ou plusieurs battement de la langue: le /r/ de ´pero' (´mais') n'est pas la même unité que le /rr/ de ´perro' (´chien'), alors qu'en échangeant l'un pour l'autre dans le mot français ´rire', on obtient deux variantes de la même unité (cf. Fig. 3.).
| Espagnol: | r | vs | rr | vs | l | |
| Français: | r | vs | l | (r et rr des variantes) | ||
| Japonais: | (r) | l | (r, rr, et l des variantes |
Fig. 3 Structure déterminant l'unité /r/ dans trois langues différentes.
À l'intérieur du système phonologique du français, le son /r/ forme avec le son /l/ une structure, dans laquelle ils se définissent mutuellement; le son français /r/ est donc différent du son /r/ de l'espagnol, qui forme une structure avec /l/ et /rr/, et du son /r/ en japonais qui n'est qu'une variante aberrante du son /l/, auquel il ne s'oppose pas et avec lequel il ne forme donc aucune structure. Ce n'est que parce que le /r/ s'oppose au /l/ en français que le trait opposant un son vibrant à un son latéral y devient pertinent; et ce n'est que parce que le /r/ s'oppose au /rr/ en espagnol, que la propriété d'avoir un seul ou plusieurs battements devient pertinente dans cette langue. Les même propriétés peuvent exister physiquement dans d'autres langues, sans toutefois y servir à définir les unités.
2.2 Lévi-Strauss et les masques de la côte Nord-ouest
Selon Lévi-Strauss (1975, I: 32ff), c'est la couleur blanche qui prédomine dans le masque Swaihwé; ce masque est orné de plumes; il possède des yeux protubérants: il a la bouche grande ouverte, la mâchoire inférieure pendante, et il exhibe une énorme langue (v. Fig. 4a.). Toute signification étant structurale, il faut qu'il existe un autre masque, à en croire Lévi-Strauss (p. 34, 102f), qui possède les propriétés contraires du masque Swaihwé: la couleur noire doit y prédominer; s'il comporte des garnitures d'origine animal, elles devront être de nature de poils; ses yeux doivent être enfoncés; et la forme de sa bouche doit interdire à la langue de s'étaler. Plus généralement, comme le masque Swaihwé est convexe, l'autre masque doit être concave (p. 105ff, 119). Une fois qu'il en a déduit l'existence et les propriétés, Lévi-Strauss découvre aussi le masque: il s'agit du masque Dzonokwa, utilisé par une tribu voisine de celle qui emploie le masque Swaihwé (cf. Fig. 4b. et Fig. 5.).
![]() |
![]() |
Fig. 4 Les masques Swaihwé (a) et Dzonokwa (b), étudiés par Lévi-Strauss
Il est clair que ce raisonnement n'est pas structurale. En fait, Lévi-Strauss ne procède pas du tout à partir de la totalité, c'est-à-dire du couple constitué par les deux masques, pour en déduire leurs propriétés. Au contraire, il parte d'un des éléments pour en déduire l'autre, ce qui revient à définir une partie à partir de l'autre et le tout à partir des deux parties. Un linguiste, en procédant comme Lévi-Strauss, peut déduire le phonèmes /r/ et /rr/ du son physique correspondant au phonème /l/. Mais ceci est précisément ce qu'il ne doit pas faire, parce que cette déduction est fausse à l'intérieur du système du français, et doublement fausse à l'intérieur du système japonais. Ironiquement, ce qu'il y avait de nouveau dans le structuralisme linguistique, c'était précisément l'exigence d'analyser les unités d'une langue en tenant compte de la constitution particulière de la langue en question.
Il y a en fait une double erreur dans le raisonnement de Lévi-Strauss: non seulement est-il impossible dans la conception structuraliste de déduire un élément d'un autre, mais sans tenir compte à la fois des deux unités (ou plus) qui forment la structure, on ne peut pas savoir quelles propriétés de l'un et de l'autre élément sont pertinentes dans la structure, quelles propriétés, autrement dit, qui sont embrassés par le point de vue caractérisant le système sémiotique en question (cf. section 1.1.). Lévi-Strauss se trompe en effet quand il pense qu'il peut déduire l'existence du masque Dzonokwa des propriétés du masque Swaihwé en pensant de manière structuraliste, mais il fait également erreur, du point de vue de la même conception, en s'imaginant pouvoir construire une liste des propriétés pertinentes de ce dernier masque avant de l'avoir confronté avec l'autre.
Swaihwé vs Dzonokwa
couleur prédominante blanche vs couleur prédominante noir
orné de plumes vs orné de poils
mâchoire inférieure pendante vs mâchoire inférieure fermée
bouche grande ouverte vs position de lèvres qui exclut que
avec une énorme langue qui sort la langue sorte ou soit visible
des yeux protubérants vs des yeux enfoncés (ou mi-clos)
convexité vs concavité
oppositions non mentionnées par Lévi-Strauss
sans oreilles vs oreilles décollées
nez crochu vs nez droit
des yeux ronds vs des yeux ovales
différences plastiques
tous les axes dominants vs proportions de visage
exagérés normales
symétrisation vs représentation ´réaliste'
geométrisation
éléments du visage rendus vs représentation uniquement de en profondeur la surface du visage
matériaux imités vs matériaux en partie authentiques
Ordre (culture) vs Désordre (Nature)
Fig. 5 Traits pertinents des masques Swaihwé et Dzonokwa
Loin de faire une déduction structurale, Lévi-Strauss réalise ici un raisonnement abductif, dans le sens donné à ce dernier terme par Peirce: d'un élément unique il dérive un autre élément également unique en passant par une régularité généralement acceptée et tenue pour probable. En fait, il reconnaît dans le Swaihwé un visage déformé, dont certains traits ont été exagérés par rapport au visage prototypique (cf. section 4.5.): donc il se met à la quête d'un autre visage dont les traits sont déformés dans le sens opposé. On peut certes avoir des doutes sur la manière dont il mène à bout ce raisonnement; on peut notamment vouloir ajouter d'autres traits, comme nous l'avons fait (dans la figure 5), et l'on peut nier que certains couples de traits forment une opposition, telle que Lévi-Strauss le prétend (cf. Sonesson 1989a,I.2.5.). En tant que tel, cependant, ce raisonnement est valable: mais il n'est pas structurel.
2.3 L'existence des structures visuelles
On pourrait se demander s'ils existent des structures visuelles comparables aux structures auditives dont dépend la langue pour son fonctionnement. Un exemple d'une structure visuelle se trouve en effet dans ce système simple pour distinguer les toilettes des dames et des messieurs (Fig. 6.). La différence entre les deux signes est minimale: elle se résume dans la présence et l'absence de la ligne inférieure. Structuralement, le fait que le premier signe ressemble a deux jambes vêtues de pantalons et le deuxième à une jupe n'a pas d'importance. Avec l'échange de ce trait si simple la signification change de tout à tout: d'homme à femme.
Fig. 6 Code d'indication des toilettes
En réalité, ces deux figures ne forment pas à elles seules une structure, parce qu'elles n'épuisent pas les possibilités combinatoires des traits dessinés. On pourrait effectivement avoir d'autres figures, où la ligne inférieure est présente alors qu'une autre ligne vient à manquer; il est même possible d'imaginer des variantes ayant un nombre plus élevé des lignes, et/ou des lignes disposées d'une autre manière. Ce n'est que parce que ces deux figures forment partie d'un domaine fermé tout en étant correlées avec un autre domaine fermé, à savoir les significations ´homme' et ´femme', qu'elles puisent constituer une structure. Sans un domaine fermé dont les combinaisons épuisent les possibilités, il n'y a pas de structure simple. Sans deux domaines corrélés, dont l'un sert d'expression et l'autre de contenu, il n'y a pas de structure de signe.
|
Following
|
![]() |
|
Maintained by Göran Sonesson
|
Last updated 2002-10-28
|
|
Institutionen
för konst & musikvetenskap |
Avd.
för semiotik Avd.
för konstvetenskap
Avd för musikvetenskap |
Lunds
universitet Lund University |